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10 août 2009
Dans les années 1990, les artistes Vitaly Komar et Alexander Melamid ont créé People’s Choice—ce qui veut dire “choix populaire”—une série de peintures basées sur des sondages d’opinion concernant les préférences artistiques du public. Ces sondages ont été menés en Chine, au Danemark, aux États-Unis, en Finlande, en France, en Islande, au Kenya, aux Pays-Bas, en Russie, en Turquie, et en Ukraine, et posaient des questions telles que:
Quelle est votre couleur préférée? Préférez-vous les styles modernes ou traditionnels? Un paysage ou un portrait? Une scène d’extérieur ou d’intérieur? Quelle saison? Aimez-vous les peintures à caractère religieux? Les peintures doivent-elles avoir une portée morale? Doivent-elles être réalistes ou stylisées? Doivent-elles présenter un design audacieux et épuré ou ludique et fantaisiste? Des angles vifs ou des courbes douces? Des coups de pinceau visibles ou un rendu lisse? Des couleurs mélangées ou distinctes? Les peintures doivent-elles être sérieuses ou festives? Chargées ou simples? Grandes ou petites?
Les sondages demandaient également aux participants d’exprimer leur accord ou leur désaccord avec la phrase suivante: “je n’aime que l’art qui me rend heureux.” Près des deux tiers des personnes interrogées dans le monde entier étaient d’accord, un quart étaient en désaccord, et le reste était “sans opinion.”
Les peintures de la série People’s Choice présentent une ressemblance frappante, transcendant les frontières culturelles.
huile sur toile, 51 x 210 centimètres
Dans l’ensemble, les gens du monde entier n’apprécient pas l’art abstrait surtout lorsque la peinture a beaucoup de textures.
huile sur toile, 41 x 65 centimètres
Et ils préfèrent les paysages et la couleur bleue.
techniques mixtes sur bois, 14 x 22 centimètres
Cette série de peintures a révélé l’inutilité de l’opinion moyenne de la masse lorsqu’elle est appliquée à des cas individuels. Bien que les œuvres aient scrupuleusement suivi les goûts de chacun, elles n’inspirent que peu de personnes individuellement.
Les peintures de Komar et Melamid étaient bien plus que de simples images basées sur des directives issues d’un sondage d’opinion. Il s’agissait d’une version fade des résultats du sondage, dépourvue de la moindre étincelle artistique. Il me semble que Komar et Melamid ont délibérément vidé leurs peintures de toute âme afin de mieux faire passer leur message: la série People’s Choice est une critique de la démocratie et, plus précisément, des politiciens qui se laissent guider par les sondages. Comme les peintures de Komar et Melamid, ces politiciens perdent ce qu’ils ont de plus attachant et de plus précieux lorsqu’ils tentent de plaire à tout le monde.
huile sur toile, 230 x 381 centimètres
Mais les peintures elles-mêmes n’étaient pas le véritable but de cette série, du moins d’après ce que j’ai pu constater. Bien avant la création des œuvres, People’s Choice a offert à ses participants un espace pour discuter et réfléchir à l’art d’une manière que la plupart des gens n’ont généralement pas l’occasion de faire. Ce projet a permis à chacun de se positionner par rapport aux opinions des autres lors des forums publics et des groupes de discussion organisés par Komar et Melamid. Il a suscité un dialogue sur l’art qui n’était limité par aucune œuvre en particulier, mais uniquement par l’imagination des participants.
tempera et huile sur toile, 14 x 22 centimètres
Lors d’une de ces conversations, Melamid a déclaré: “je me sens comme un sultan dans un harem; je suis sûr qu’il y aura des gens qui ne seront pas entièrement satisfaits.”* En effet, le génie de People’s Choice réside dans sa capacité à révéler les aspects de la relation entre l’artiste et son public que de nombreux artistes modernes et contemporains refusent d’admettre.
Melamid, lors d’un entretien, a ajouté:
“Nous servons toujours certaines personnes, ou quelqu’un, peut-être inconsciemment. Alors faisons-le consciemment. Servons le peuple. Arrêtons de faire semblant d’être des artistes libres. Nous ne le sommes pas! Nous sommes les esclaves de la société. Nous devons...choisir nos maîtres. Contrairement à la Russie, nous avons ce choix. Car les serfs russes n’avaient pas le choix; leurs maîtres leur étaient imposés. Mais ici, nous vivons dans une société libre; nous pouvons choisir nos maîtres. C’est peut-être une nouvelle définition de la liberté.”*
huile et acrylique sur toile, 61 x 81 centimètres
L’art a toujours été au service de quelqu’un, qu’il s’agisse d’un mécène privé ou d’un gouvernement désireux de l’utiliser à des fins de propagande. Après tout, même les expressionnistes abstraits, qui étaient, par définition, détachés de l’actualité, ont été utilisés par le gouvernement américain. Tandis que les soviétiques produisaient à la chaîne des œuvres de réalisme socialiste, le gouvernement américain condamnait les artistes dont l’œuvre comportait une dimension militante et exhibait Jackson Pollock et ses pairs à travers le monde comme des exemples éclatants de la créativité de l’individu.
Ce n’est pas un hasard si Pollock, le plus célèbre des expressionnistes abstraits, n’était pas un immigrant mais un américain de souche, originaire du cœur du pays. Ce n’est pas non plus une simple coïncidence si l’expressionnisme abstrait est devenu le symbole de l’ascension de New York et des États-Unis comme centre mondial de l’art. L’appareil politique américain a activement promu ce mouvement.
acrylique sur toile, 206 x 330 centimètres
Il est absurde que des artistes croient pouvoir s’affranchir complètement de la société—personne n’y parvient jamais. Nous sommes constamment en échange avec nos semblables, que ce soit en harmonie ou en rébellion. D’ailleurs, si les artistes étaient coupés du reste de la société, quelle valeur leurs œuvres pourraient-elles bien avoir? L’art est une forme de communication, et les artistes ne peuvent pas communiquer dans le vide.
techniques mixtes sur toile, 34 x 27 centimètres
Je suppose que la raison pour laquelle je trouve le projet de Komar et Melamid si fascinant est qu’il est précisément le contraire de ce que je fais dans mon art fait sur commande. Au lieu de millions de personnes, je demande à une seule personne ce qu’elle souhaite pour son portrait. Je prends soigneusement en compte les préférences du sujet, mais, au final, l’œuvre est à moi. Je ne subordonne pas ma créativité aux directives du client, comme l’ont fait Komar et Melamid en vidant leurs peintures de singularité. Je crée une œuvre qui m’appartient, tout en intégrant les souhaits du client.
L’art fait sur commande est une collaboration enrichissante pour les deux parties et qui maintient l’artiste à sa juste place: en relation avec son public.
* Cité dans Painting By Numbers: Komar and Melamid’s Scientific Guide to Art de JoAnn Wypijewski.
MISE À JOUR
30 mars 2015
Dans cette vidéo, je parle d’avantage du rôle de la communication et de l’expression de soi dans l’art.
MISE À JOUR
19 janvier 2026
J’ai relu l’ouvrage de JoAnn Wypijewski Painting By Numbers et cela m’a fait penser au projet de Komar et Melamid comme à une sorte de version artisanale de l’art généré par l’intelligence artificielle.
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